Du cinéma, des arts graphiques et bien plus encore

« Eiffel a fait de moi une sorte de porte-parole du métier de scénariste »

Caroline Bongrand

Il n’est pas rare qu’un artiste doive suer sang et eau, voire passer par des chemins de traverse hasardeux, pour donner naissance à une œuvre toute personnelle. Caroline Bongrand s’est battue vingt-deux ans pour faire exister l’histoire d’Eiffel au cinéma.

Romancière reconnue en France, elle décide en 1997 de partir aux États-Unis pour apprendre l’art et la mécanique du scénario. Son aventure américaine l’amène à écrire presque sur un malentendu le scénario d’Eiffel, une histoire d’amour tragique entre Gustave Eiffel et une jeune femme prénommée Adrienne, qui inspirera à l’ingénieur la conception de la célèbre dame de fer. Caroline Bongrand ne cessera jamais de défendre son scénario et de croire en son projet, porté à l’écran une vingtaine d’années plus tard par Martin Bourboulon, réalisateur de Papa ou maman et sa suite. Rencontrer cette scénariste, c’est avant tout découvrir une artiste talentueuse, ambitieuse et acharnée, mue par une énergie sans faille après avoir été malmenée par des grands noms de l’industrie du cinéma entre la France et Hollywood.

Réaliser un film de facture internationale

Atmosphères : Votre livre est passionnant et très ludique. C’est un cours d’écriture de scénario complètement dingue, voire un scénario tout court qui commence par un flashback. Tout part d’ailleurs d’un pitch que vous inventez de toute pièce et qui s’avère être vrai…

Caroline Bongrand : Lorsque j’ai écrit le livre, j’ai dû me replonger étape par étape dans mes souvenirs. J’ai été pendant ces vingt-deux ans comme un cheval face à un saut d’obstacles. Je regardais uniquement devant moi et non derrière. C’est au bout des vingt-deux ans que je me suis rendue compte que plusieurs années s’étaient écoulées. Aujourd’hui, j’ai beaucoup de recul sur toute cette histoire.

C’est officiellement votre premier scénario.

Oui. Un peu tard, non, cinquante-trois ans ?

Certes, mais vous êtes avant tout romancière. Pourquoi avoir voulu tenter l’expérience du scénario ?

C’est très différent. Lorsqu’on écrit un livre, on est enfermé chez soi, seul avec son imagination. On ne voit personne excepté son éditeur une fois par an. C’est une vie de solitaire où l’on est coupé du monde. Je voulais une autre expérience. Le cinéma permet d’écrire tout en étant avec une équipe, dans le dialogue constant. Et c’est un art total. On s’entretient avec un réalisateur, un producteur, etc. Je voulais quelque chose de plus sociable. Une histoire racontée dans un livre peut être très belle mais une histoire au cinéma prend une dimension bien plus grande, notamment grâce à la présence de la musique. Ma passion pour la musique en général a beaucoup influencé ce « choix de carrière ». J’avais envie de retrouver cette même énergie au travers d’une narration multidimensionnelle. Je voulais me reconnecter à la vraie vie car à force d’isolement, on prend le risque d’écrire de mauvais livres. Il est essentiel de rester branché au monde réel.

Votre scénario s’intéresse au départ moins à la « vraie vie » qu’à un symbole : la tour Eiffel. C’est un sujet très alléchant pour le cinéma, non?

Personne n’y avait pensé. Vous avez déjà entendu l’expression « comme le nez au milieu de la figure » ? En général, quand c’est au milieu, on ne le voit pas.

Vous commencez votre livre par une entrevue extrêmement violente et intime avec le réalisateur, Martin Bourboulon. Pourquoi ?

Cet entretien, je l’ai rajouté à la fin de mon processus d’écriture d’Eiffel et moi. C’était une idée de mon éditeur. Commencer mon histoire vingt-deux ans plus tôt, c’était lointain. Il fallait quelque chose de marquant et de récent à la fois. Cette conversation a eu lieu le 16 septembre 2020.

Eiffel voit enfin le jour après un long chemin semé d’embûches. Est-ce que vous retenez encore aujourd’hui votre souffle ?

Mon histoire, que j’ai travaillée, c’est important de le dire, avec Martin Brossollet, puis, des années plus tard, avec Thomas Bidegain, avait la dimension d’un grand film épique avec un souffle porté par une histoire d’amour. Le réalisateur a choisi d’atténuer un peu son lyrisme. Ce film, j’avais fini par croire ne plus pouvoir voir du tout un jour ou l’autre à l’écran. Je n’avais plus d’espoir tout en y croyant fortement. C’est bizarre comme sentiment. Donc, lorsque j’ai enfin vu Eiffel, j’avais un mal fou à comprendre que c’était enfin mon film à l’écran, j’en ai tellement rêvé, soudain quand un rêve devient réalité, on a du mal à y croire. C’étaient mes personnages et mes dialogues – avec mes co-adaptateurs- portés à l’écran. Ça avait pris vie, une sensation à vrai dire carrément étrange. Visuellement, c’est époustouflant, du grand cinéma. Romain Duris est exceptionnel. En tout cas, je voulais un film de facture internationale. Et c’est le cas.  

Caroline Bongrand, nouvelle mascotte des scénaristes

Est-ce que Martin Bourboulon et son équipe ont lu votre livre ?

Ils sont au courant de la sortie de mon livre. De mon côté, tout a été fait dans les règles. J’ai raconté des choses, les faits. Sur les vingt-deux années d’ailleurs. C’est une épopée, et la fin de l’histoire, le dénouement en fait partie. Difficile de faire la sourde oreille au statut des scénaristes, c’est une évidence. Tout le monde en a parlé, de Gala à Konbini qui a fait un score de vues colossal. C’est le monde à l’envers ! Je suis aussi passée aux Grosses Têtes de Laurent Ruquier. Des journalistes étrangers m’ont contactée. Je reçois beaucoup de lettres de scénaristes qui me félicitent de mon courage… C’est fou ! Je suis devenue une sorte de porte-parole d’un combat, malgré moi. Je racontais mon histoire, et finalement, c’est celle de très, très nombreux scénaristes !

Le livre permet quand même de faire une excellente publicité au film et met en avant une figure de l’ombre, le scénariste.

En effet, on ne parle jamais des scénaristes. Ils sont trop souvent effacés, et leur apport minimisé. C’est un univers qu’on ne connaît pas. Hitchcock disait qu’un film, c’est trois choses : un scénario, un scénario et un scénario. Les scénaristes ne sont pas souvent bien traités lors de la production d’un film, cinéma ou télé d’ailleurs, même parfois écartés voire effacés derrière le nom du réalisateur.

Est-ce que votre statut de romancière ne vous permet pas plus facilement de pointer du doigt les failles d’un système qui pourrait en l’occurrence se retourner contre vous ?

Certaines personnes m’ont conseillé de ne pas publier ce livre. Mais ça me semblait important, cette prise de parole. Dans les commentaires Konbini que j’ai eus, ce qui revenait souvent, c’était : « Merci de lutter contre l’invisibilisation de cette profession ». J’ai choisi de prendre cette parole-là. Au pire, j’ouvrirais un magasin de bonbons. Tout le monde aime manger des confiseries, non ? Et je reste écrivain. Toujours.

Faire le deuil d’Eiffel

Revenons au scénario d’Eiffel. Pourquoi ne pas l’avoir réalisé vous-même ou du moins participé à sa réalisation ? Vous avez l’air d’avoir une idée précise du film…

On ne confie pas la réalisation d’un tel film à quelqu’un qui n’a jamais tenu une caméra. Ça, c’est la première raison. Ensuite, je n’ai jamais voulu être réalisatrice. A fortiori pour réaliser un film avec un tel budget. J’étais surtout dans une démarche d’humilité. Je suis à ma place dans l’ombre. Ce qui est gênant, c’est que des gens perçoivent cette humilité comme de la faiblesse, et puissent être tentés d’en profiter. Je suis très attachée à la notion de respect.

Le film est en effet visuellement incroyable. Vous avez cependant des réserves au sujet de l’histoire d’amour entre Gustave Eiffel et Adrienne Bourgès…

L’histoire d’amour est un peu moins lyrique que ce que j’avais écrit. Moi j’aime les histoires d’amour où l’on pleure des litres de larmes ! Le résultat est tout de même un grand beau film d’amour, avec de très bons acteurs et des décors insensés.

Martin Bourboulon semble avoir été choisi arbitrairement. Vous n’avez d’ailleurs pas eu non plus votre mot à dire sur le sujet…

Nous avions initialement prévu de faire le film avec Christophe Barratier, qui n’a pas pu. Il a fallu trouver un autre réalisateur, et sans tarder. La productrice, Vanessa Van Zuylen, a rencontré par hasard un producteur réputé qui a proposé de montrer le scénario à son fils, réalisateur. C’est ça l’histoire, tout simplement.

Pourquoi Martin Bourboulon a-t-il accepté Eiffel ? Il n’aimait ni le scénario ni les histoires d’amour. Il ne vous aimait pas non plus a priori.

A priori, ce n’était pas son genre. Mais il ne voulait pas rester enfermé pour toujours dans le registre de la comédie, dans lequel il avait connu deux gros succès, quatre millions et demi d’entrées. Eiffel lui permettait d’élargir sa palette. Eiffel, c’est un gros morceau, je réalise qu’il fallait du courage pour s’y atteler. Et la productrice voulait absolument travailler avec lui. Elle m’a dit que de très nombreux acteurs rêvaient de travailler avec lui, et que cela constituait un énorme atout.

En tout cas, le film est enfin là. Vous pouvez enfin faire votre deuil.

Mon deuil ou plutôt une célébration ! Un scénario, ce n’est que la promesse d’un film. Voilà, il a été « porté » par une énorme équipe, il a vu le jour. Je suis aujourd’hui reconnaissante que ce film existe. Oui ça a été dur. Mais je ne vois maintenant que le résultat. Eiffel est un grand beau film, et un film français, alors que ça a failli être un film américain tout de même. Je l’ai amené, malgré les nombreuses péripéties, à bon port. C’est un vrai sujet la persévérance. Lorsque j’étais petite, on me disait : « Tu commences et tu ne finis jamais ». Plus tard, des professeurs me reprochaient d’être velléitaire, comme si je laissais tomber les choses en quelque sorte. Ça m’a blessé. Comment a-t-on pu me dire ça ? Je crois qu’avec Eiffel, j’ai prouvé le contraire. J’ai tenu. Je peux maintenant continuer ma vie, sans Eiffel. Donc c’est peut-être aussi une libération.

Eiffel et moi de Caroline Bongrand est disponible aux éditions Sixièmes depuis le 13 mai.

Copyright photo : Tous droits réservés.

À lire également

Share This